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La « grosso-phobie » en Gendarmerie


Extrait de la rubrique "Le mot des vice-présidents" du magazine AG&C d'avril 2018.


Je vais aborder un sujet ''casse-gueule'' mais qui me tient à cœur. Sujet que certains ne comprendront pas mais je tenais à apporter mon témoignage sur la « grossophobie » en Gendarmerie. Je précise que je suis référent égalité professionnelle et diversité (RED) au sein de mon groupement, mon rôle est notamment de cibler le harcèlement et la discrimination au sein de nos rangs.

Être militaire, gendarme, et être en surpoids, c'est quelque chose d'incompatible pour la plupart des gens. C'est comme ça, un bon militaire est un beau militaire. À l'heure où la lutte contre toute forme de discrimination est un cheval de bataille dans notre Institution, il existe encore un groupe ouvertement discriminé : les personnes corpulentes. J'imagine déjà, à la lecture de ces quelques lignes, la réaction des sportifs sveltes qui ont des phrases toutes faites comme ''il n'a qu'à faire un régime'', ''c'est une question de volonté'', ''faut se prendre en main'', ''va falloir faire un peu de sport'' ou autre ''t'as vu une nutritionniste?''. Comme si un ''gros'' (c'est comme ça qu'on nous appelle) n'avait pas pensé à ces solutions simplistes. Sauf que ce n'est pas si simple. Nous n'avons pas tous le même rapport avec la nourriture (c'est parfois maladif) ou avec l'effort physique. Alors oui, un militaire se doit de se tenir en forme, on le sait mais nous ne sommes pas tous faits de la même manière. Certains vont comprendre ce que j'écris, certains vont même se dire que ça fait des mois que le service n'affiche aucun créneau de sport car nous ne sommes pas tous égaux face au temps libre dans nos unités.

Les gendarmes de brigade sont en première ligne mais ils sont ceux qui s'entraînent le moins. Que dire des médecins militaires et de leur barème tout fait à base d'IMC (indice de masse corporelle) complètement hors sujet. Comment demander conseil à un médecin militaire, se confier à lui sur son malaise alors que c'est lui qui signe nos aptitudes à servir. Lui ne met pas de mots sur nos maux, il vous met inapte au terrain. Ça m'est arrivé une fois, pendant 3 mois, une éternité pour un opérationnel comme moi qui suis militaire depuis 20 ans. On m'a placé sur un emploi sédentaire pendant des mois pour lutter contre mon obésité. Totalement irrationnelle comme décision. La Gendarmerie a dernièrement fait tomber la barrière de la taille pour intégrer l'Institution. On peut être petit, grand, de n'importe quelle couleur ou confession, un homme, une femme, nous avons connu un transgenre de mémoire, on ne nous juge plus sur notre orientation sexuelle ou sur nos mœurs mais, attention... si vous êtes gros, là, c'est open bar. On peut vous railler, vous convoquer à une pesée tous les mois comme un enfant sans prendre le temps de comprendre, d'aider ou de mettre un dialogue intelligent en place.

J'ai lu dernièrement que dans la rue, chez le médecin, au travail et même à la maison, la « grossophobie » suit les personnes en surpoids partout où elles vont. Et ce n'est pas sans conséquence. Nous sommes méprisés et jugés, il n'y a jamais de bienveillance juste des conseils à la noix, toujours les mêmes. Les seules insultes totalement décomplexées sont adressées aux gros. Pour d'autres catégories de personnes ce serait du racisme, de la discrimination, de la xénophobie mais là, ça passe. Ça fait deux décennies que je fais mon métier comme n'importe quel autre gendarme mais j'ai vu un médecin militaire plus que n'importe quel autre gendarme, sans avoir de pathologie et en ayant des analyses sanguines qui n'appellent aucun commentaire particulier. Alors pourquoi cet acharnement, pourquoi personne ne tire la sonnette d'alarme? Je ne sais pas. Sans doute parce que la « grossophobie » est la dernière forme de discrimination acceptée dans notre société et plus particulièrement dans l'armée. Le concept de "fat-phobia" est né aux Etats-Unis dans les années 1970, il aura fallu attendre vingt ans pour qu'il soit popularisé en France, moins touchée par l'obésité, et il faudra attendre encore quelques temps avant qu'on arrête de stigmatiser cette seule population en Gendarmerie.

Tout le monde comprendra qu'il faut être un minimum en bonne santé physique pour être gendarme mais il y a sûrement des efforts à faire de chaque côté. On ne peut plus dire à un gendarme qu'il faut qu'il maigrisse sans comprendre pourquoi il est en surpoids et ce qu'on peut faire pour l'aider. J'ai passé ma vie à faire des régimes, je suis bien placé pour dire que c'est tout sauf simple. Le terme «grossophobie » a été inventé par et pour les gros et les grosses, la « grossophobie » regroupe l'ensemble des discriminations et oppressions qu'ils subissent en raison de leur corpulence, du mépris de la société, aux injonctions à la minceur par certains diktats, en passant par le harcèlement de rue et la détestation de soi. Beaucoup de médecins sont désagréables lorsqu'ils nous reçoivent, nous sommes les pestiférés de l'Arme. Loin de moi l'idée d'être une victime, je veux juste mettre en lumière une réalité, quelque chose de subi au quotidien par des camarades.

Ironie du sort, la dernière fois qu'on a stipulé dans une notation que je devais améliorer ma condition physique a été l'année où j'ai réussi mes tests sportifs (CCPM). J'ai demandé pourquoi, on m'a dit que c'était pour m'encourager sur ma lancée, j'ai surtout compris que dans condition physique, il y avait ''physique''. On me faisait en fait remarquer que je devais maigrir.

Quelques exemples pour illustrer mon propos, j'ai le souvenir d'un camarade, fumeur, qui s'est pris par la main et a décidé d'arrêter le tabac. Je sais qu'il faut une sacrée volonté pour arrêter de fumer. Après quelques mois de sevrage, les kilos compensant le manque de tabac se font un peu sentir, une douzaine de kilos mais tout va bien, le collègue est plutôt svelte et sportif au départ. Tout fier, il va à sa visite médicale et le médecin l'attaque directement sur sa prise de poids. Le camarade n'en revient pas et finit par dire ''vous voulez que je reprenne le tabac pour perdre ces quelques kilos?''. Le médecin marque un arrêt, semble réfléchir, mais finalement répète à mon collègue qu'il doit maigrir. Visiblement on peut fumer deux paquets de clopes par jour en Gendarmerie, ça ne dérange pas car pas d'inaptitude au bout. Ça illustre bien le manque de discernement du système. Autre exemple, un patron d'unité confectionne un banc pour l'installer à l'accueil. Une fois terminé, il est tout fier et sort à une camarade ''tiens, viens essayer le banc pour voir s'il tient bien''. Je vous laisse imaginer le gros sous-entendu. C'est vraiment détestable, imaginez ce genre de propos pour une autre particularité physique. Décomplexé, c'est bien le mot, de la discrimination décomplexée. On ne naît pas gros, on le devient. Mais on ne choisit pas d'être gros, on ne souhaite pas être comme ça.

On n'est ni fier, ni content, on vit juste avec ce surpoids contre lequel on lutte toute sa vie. J'ai toujours été le gros, c'est comme ça, j'ai accepté que la nourriture me profitait plus qu'à certains. Ma femme est mince, mes trois enfants n'ont pas de problème de poids et si ça devait arriver, ce serait un nouvel échec pour moi. Tout le monde mange la même chose à la maison, on ne grignote pas, le soda est proscrit mais c'est comme ça, papa est gros. Je demande juste à tous ceux que ça fait marrer, tous ceux qui pensent que c'est simple à gérer, d'imaginer ce que vit un gros au quotidien. Un peu d'empathie permet parfois de comprendre plutôt que de juger. J'espère que le message que j'essaye de passer sera entendu, même si je m'attends déjà à certaines réactions épidermiques. Derrière un gros, il y a une personne qui a peut-être des qualités dont l'institution à cruellement besoin...

“Les plus petits esprits ont les plus gros préjugés.” Victor Hugo

Mdl-chef Lionel DELILLE, vice-président


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