APNM Gendarmes et Citoyens auditionnée à l'assemblée nationale !

Commission d’enquête relative à l’état des lieux, la déontologie, les pratiques et les doctrines de maintien de l’ordre


Répondant à l’invitation de Jean-Michel Fauvergue, président de la commission des lois, L'APNM Gendarmes et Citoyens a été auditionnée le 16 septembre 2020, pour évoquer le maintien de l'ordre en France et la déontologie dans l'exécution des missions par les forces de sécurité.

Cette audition sous serment a duré près d’une heure et demi et a été ponctuée de dizaines de questions de la part des députés composant ladite commission.

Le porte-parole de l’association a rappelé les termes de la déontologie qui constitue en soi la morale de la profession et qui passe par le respect des règles et des devoirs qui réglementent les conduites à tenir. C'est toujours un moment délicat que de s'exprimer devant une partie de la représentation nationale, particulièrement au fait du métier des forces de l'ordre, notamment des unités de forces mobiles, qu’elles soient de la police ou de la gendarmerie nationales. Divers sujets ont été abordés tels que l'engagement de la force qui répond à un cadre juridique précis, à une absolue nécessité , au principe incompressible de la proportionnalité et de l'indispensable discernement, la place du TI, la zone d'engagement, la judiciarisation de l'avant, l’intervention professionnelle en général…. Alors que le volet de présentation concernait la stratégie du MO/RO, très rapidement les questions se sont orientées sur l'aspect technique puis tactique, ainsi que sur les formations initiales ou complémentaires et le statut militaire. Il a été évoqué également la prise on compte de certaines missions statiques de surveillance par des sociétés privées armées, sujet déjà abordé quelques années auparavant au titre du continuum de la sécurité, frontière sensible entre le privé et le public. Nous vous invitons à visionner les séquences vidéos des moments forts de ces auditions qui illustrent parfaitement l'engagement de la GM sous un angle plus politique.

APNM Gendarmes et Citoyens a prouvé une nouvelle fois son engagement à protéger les intérêts individuels et collectifs des personnels et le souci de défendre l’Institution.



Propos liminaire:

M. Marc Rollang, porte-parole de l’Association professionnelle nationale militaire Gendarmes et citoyens. Permettez-moi de vous saluer. Il est important de rappeler en préambule la définition nominale de la déontologie, telle que nous la percevons au sein de nos professions respectives – en l’espèce, celle de gendarme. La déontologie est la morale de la profession, l’observance des règles et des devoirs qui règlementent et conditionnent les conduites à tenir. De là découlent une stratégie intellectuelle et une stratégie opérationnelle.

La gestion du maintien de l’ordre, voire du rétablissement de l’ordre, voire du rétablissement de l’ordre en situation insurrectionnelle comporte en périphérie, ostensiblement, une lecture politique. L’objectif est de bien mesurer l’engagement pour avoir la possibilité de sortir de la crise par la porte de la négociation. L’enjeu pour le gestionnaire de l’ordre public est de mesurer, sous un delta de forces répondant à des critères d’appréciation de terrain aux niveaux opératif et stratégique, le risque qu’il y a à s’engager et les chances de parvenir à la réalisation de la mission : le retour au calme.

La déontologie est la force et la réflexion que le chef met en œuvre pour garantir à la fois l’expression et le droit à manifester, la sécurité de ses personnels et celle des manifestants. Il est assujetti pour ce faire à plusieurs contraintes régaliennes clairement évoquées, à un cadre légal et à un cadre d’expression en matière opérationnelle qui nécessitent une analyse. Cette analyse est définie comme l’autorisation d’agir de l’autorité civile légitime, qui fixe le degré et l’intensité de l’engagement ainsi que les termes de la mission. Elle est associée aux notions d’absolue nécessité – que l’on retrouve à l’article 2 de la Convention européenne des droits de l’homme –, de proportionnalité dans l’engagement, de gradation, de discernement, de respect de la loi et de respect du manifestant.



Mme George Pau-Langevin, rapporteure. Notre intention est de mieux comprendre comment se déroule votre activité, quelles sont les contraintes ou les difficultés que vous rencontrez, et comment faire pour limiter les dérapages ou les incidents qui sont souvent regrettés.

Nous sommes conscients de la difficulté de votre tâche et de l’importance d’un maintien de l’ordre réussi pour la société entière, notamment pour le public.

Vous avez évoqué les questions relatives à l’évolution du profil des manifestants et de l’organisation des manifestations. Une sorte de spontanéisme se développe. Comment concevez-vous la réponse à apporter à cette évolution ?

Dans le code de déontologie qui vous concerne et dont vous avez évoqué quelques grands principes, y aurait-il des choses à modifier pour que vous puissiez gagner en efficacité ?

Enfin, il a beaucoup été question des techniques d’étranglement et de plaquage ventral, dont l’abandon a été demandé. Cette demande semble avoir rencontré une résistance, plusieurs responsables syndicaux pointant l’absence de techniques de remplacement. Comment pourrions-nous remplacer ces techniques qui ont suscité un certain nombre de critiques ?


M. Marc Rollang. La difficulté du maintien de l’ordre tient à la juxtaposition sur un seul et même compartiment de terrain de forces de nature différente. C’est la traçabilité et la compréhension des ordres donnés du haut vers le bas, puis du bas vers le haut au titre du compte rendu, qui sont en jeu. La piste majeure d’amélioration, dont la mise en œuvre serait relativement aisée, est de compartimenter la responsabilité des forces de l’ordre sur le terrain.

L’idée est de laisser des compartiments de terrain – des zones, des quartiers, des places, des rues – sous la responsabilité exclusive d’une force régalienne. De telle rue à telle autre, de tel quartier à tel autre, la responsabilité incombe à la police. Pour telle rue, tel quartier, telle place, elle incombe à la gendarmerie. Vous y gagneriez en lisibilité, nos chefs y gagneraient en confort de commandement, et il y aurait une cohérence dans la formation des unités présentes. C’est une demande forte de nos chefs et, j’en suis persuadé, de la part de toutes les personnes qui concourent à l’effort de sécurité publique. C’est une mesure qui s’impose car elle va dans le bon sens, celui de la lecture de l’action comme de l’identification formelle des forces engagées et à engager.

La technique de l’étranglement n’existe pas dans les protocoles et manuels d’emploi de la force dans l’intervention professionnelle – telle qu’elle est déclinée au titre de la formation initiale ou complémentaire dans la gendarmerie. Il existe des mesures de contrainte physique, de préhension, d’appréhension, mais le plaquage au sol tel que vous le concevez, avec l’étranglement en sus ou à côté, n’existe pas dans nos protocoles.

En matière de maintien de l’ordre, vous pensez bien que l’adversaire est particulièrement virulent. Il va tout faire pour se soustraire à la contrainte de l’autorité légitime liée au droit d’arrestation. Dans le cas d’espèce, l’action première de l’unité constituée et la responsabilité première de l’autorité en place, ce n’est pas forcément d’interpeller, c’est de ramener la paix, le calme, au besoin par la dispersion. L’interpellation individuelle répond à des normes techniques. La police a dans ses protocoles d’emploi – avec des restrictions que nous connaissons, qui font suite à différents incidents – l’étranglement et le plaquage au sol. La gendarmerie préférera peut-être utiliser des techniques moins dynamiques – appréhension, clés de bras, neutralisation des vecteurs inférieurs par des coups de bâton télescopiques. Cependant, l’intérêt premier est de garantir l’intégrité physique de la personne interpellée et celle des personnes qui l’interpellent.

N’oublions jamais que le curseur de l’intensité de l’intervention n’est jamais du fait de l’agent interpellateur. C’est toujours la personne concernée par l’interpellation qui détermine par son action, sa réaction, sa rébellion, le niveau du curseur pour pouvoir agir en toute sécurité.



M. Philippe Michel-Kleisbauer. Ma première question porte sur la clé de contrôle de tête, que vous et la rapporteure avez appelé « clé d’étranglement ». J’ai demandé au personnel du commissariat de Fréjus de pratiquer une arrestation sur ma personne, afin de comprendre à quoi cela correspondait. J’ai bien compris que cette clé permettait de protéger l’individu interpellé de certains mouvements potentiellement fatals pour ses vertèbres.

Comme vous l’avez souligné, cela ne fait pas partie de vos instructions. Je souhaiterais que cela soit bien précisé, de manière à bien voir que l’appellation « clé d’étranglement » ou « méthode ou technique d’étranglement » appartient à un vocabulaire qui ne correspond pas au réel.

Dans nos déplacements, peut-être pourrions-nous tester cette méthode, monsieur le président ?


M. le président Jean-Michel Fauvergue. Nous en discuterons avec la rapporteure et tous ensemble, mais il était bien dans nos intentions de faire des déplacements en police et en gendarmerie pour voir comment se passait ce type d’interpellation.


M. Philippe Michel-Kleisbauer. Ma deuxième question a trait à l’augmentation des violences dont vous faites l’objet et de l’emploi de certains instruments blessants qui la matérialisent, ainsi qu’à la hausse de la menace visant, par l’intermédiaire des réseaux sociaux, vos personnels et leurs familles. Cela provoque-t-il une attrition dans les rangs des forces de l’ordre, un départ de certains personnels qui « posent le sac » car ils ne supportent plus cet état de fait, ou au contraire cela fait-il arriver des gens qui demandent à intégrer la gendarmerie ou la police nationale car ils ne l’acceptent pas ?


M. Jean-Louis Thiériot. La mission du maintien de l’ordre ou du rétablissement de l’ordre consiste à assurer la sécurité des personnes et des biens et à limiter le risque pour les forces de l’ordre, notamment les gendarmes – nous savons le prix que vous avez payé. Dans ces conditions, l’interpellation en temps réel n’est pas la priorité. Cela dit, si l’on veut éviter que cela ne se reproduise tous les samedis ou tous les dimanches, il est souhaitable que la justice passe, d’où l’intérêt de la judiciarisation.

Selon vous, par quels outils ou quelles procédures pourrait-on améliorer l’efficacité de la judiciarisation – en espérant que la suite de la chaîne pénale fonctionne, ce qui reste à prouver – afin que l’on puisse amener l’auteur présumé des faits de la justice avec des éléments de certitude suffisants ?

Quelles sont les limites techniques à l’usage du taser ?


M. Marc Rollang. Il y a quelque temps de cela j’étais officier de renseignement. Nous travaillions en amont de l’infraction. Il m’avait été donné l’occasion, dans un hémicycle proche, mais différent, de rapporter l’élément suivant : le renseignement est la réduction de l’incertitude, contrairement au judiciaire où la preuve se doit d’être consolidée. Il faut amener des éléments probants, du carburant, pour que le moteur judiciaire puisse tourner.

La convergence des images – celles de la caméra piéton, celles du dispositif local assorti du système autonome de retransmission d’images pour la sécurisation d’événements (SARISE) des compagnies républicaines de sécurité (CRS), celles tirées des cellules image ordre public (CIOP) des escadrons mobiles, ainsi que celles issues de la cellule nationale observation exploitation de l’imagerie légale (CNOEIL) et de la vidéoprotection de la ville ou du quartier concerné – fait partie des éléments qui peuvent abonder dans le sens de la production de la preuve. Le témoignage humain présente une fragilité conséquente et régulière à la barre, à l’audience – que ce soit sous le régime de la flagrance, de la comparution immédiate, ou a posteriori.

L’image doit donc contribuer à produire, à consolider la preuve pénale pour que le juge puisse apprécier en son âme et conscience la gravité de l’implication de l’intéressé, son identification formelle et son rattachement à l’infraction dénoncée.

Je voudrais revenir sur l’usage du taser. Il existe effectivement des mesures restrictives liées à l’environnement de l’individu. On ne tase pas quelqu’un qui se trouve sur une balustrade ni quelqu’un qui est imbibé d’essence ou susceptible de se blesser gravement lors de la chute. Ce sont des limites opérationnelles que l’opérateur doit analyser en temps réel et qui constituent un frein à l’emploi de cet instrument.


M. Thomas Gassilloud. Je me concentrerai pour ma part sur la singularité de la gendarmerie relativement à ses actions de maintien de l’ordre. Ma première question porte sur le statut militaire, qui n’est pas neutre pour les gendarmes départementaux – disponibilité constante, vie en caserne, etc. Ce statut a-t-il un impact sur vos missions en matière de maintien de l’ordre ? Je pense notamment à la culture de la planification et du RETEX.

J’ai eu l’occasion de voir de l’intérieur ce que pouvait vivre un gendarme mobile au Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie (CNEFG), à Saint-Astier. J’ai pu constater la très bonne qualité de cette infrastructure, dotée d’un village intégré où l’on peut effectuer des simulations, de parcours d’audace et de parcours de tir. L’hébergement y est en revanche un peu rustique. Comment jugez-vous cette infrastructure ? Des pistes de mutualisation avec les policiers sont-elles envisagées, ces derniers ayant souligné qu’ils ne disposaient pas de telles installations ?

Enfin, les conditions d’engagement sont particulièrement rustiques et rugueuses dans les outre-mer – tant compte tenu du climat et des conditions d’hébergement que du niveau de violence lié à l’usage courant des armes à feu. Depuis une vingtaine d’années, seuls les escadrons de gendarmerie mobile y sont déployés. Cela représente une part importante de votre capacité – il me semble qu’un tiers des capacités des escadrons y sont projetés. Souhaiteriez-vous attirer notre attention sur un point particulier concernant les opérations de maintien de l’ordre en outre-mer ?


M. Jérôme Lambert. Pouvez-vous nous dire ce que vous avez tiré des travaux de la commission d’enquête de 2015 et comment vous les avez perçus ? Cela peut en effet nous éclairer. Nous refaisons un peu le même type de travail, mais il ne s’agit pas de faire exactement la même chose car cela n’aurait pas grand sens. Je faisais partie de cette commission et avais trouvé ce travail très intéressant.

Pouvez-vous nous rappeler le parcours de formation d’un gendarme ? Nous savons qu’il existe plusieurs corps – gendarmerie mobile, gendarmerie territoriale, brigades motorisées (BMO), etc. – mais pourriez-vous nous rappeler quel est le parcours de formation initiale, puis professionnelle, d’un gendarme au cours de sa vie d’engagement ?



M. Marc Rollang. Je reviens sur la particularité de la gendarmerie et de son statut militaire. Il m’a été donné l’occasion il y a quelque temps de saluer l’intelligence, en l’espèce, de la Ve République et la chance qu’elle a d’avoir deux forces régaliennes de statut différent, complémentaires et toujours en adéquation. Ces forces disposent en effet de capacités intrinsèques différentes, mais complémentaires.

Le statut militaire est une richesse pour la République. Ce régime particulier permet de rappeler les principes absolus de la hiérarchie, de la rusticité, de l’aguerrissement des individus, de l’obéissance et de la discipline – cette discipline de l’action et de l’ouverture du feu qui s’applique dans les phases les plus dégradées que nous pouvons connaître en temps de crise, de paix ou de guerre. Le militaire de la gendarmerie agit en effet sur ces trois spectres : en temps de paix, en temps de crise ou en temps de guerre. C’est toute la militarité qui s’exprime sur ces trois thématiques.

Oui, c’est une richesse. C’est une manière d’aborder avec rigueur et déontologie la gestion d’une situation d’ordre public dégradée.

Saint-Astier est un centre d’excellence qui vise à former et à aguerrir les gendarmes mobiles, mais pas exclusivement. Nous y retrouvons en effet des policiers municipaux, des agents de la SNCF qui composent la surveillance générale (SUGE), nos formateurs et moniteurs en intervention professionnelle ainsi que nos instructeurs et experts. Ce centre d’excellence vise à consolider des acquis dans l’intervention professionnelle et dans la gestion du maintien de l’ordre en général, au moyen de mises en situation appuyées sur des capacités techniques et urbanistiques.

Son côté un peu rustique, ou vieillot, n’est pas gênant, car il entre parfaitement dans la thématique que nous recherchons. Nous ne sommes pas non plus à l’époque des hommes des cavernes ! Cependant, il peut être difficile pour quelqu’un qui est habitué à dormir dans un lit confortable d’aborder, par exemple, Mayotte, qui a connu 300 % d’augmentation de la délinquance en un an. C’est une poudrière ! Les gendarmes mobiles y font du maintien de l’ordre tous les jours. La situation est gravement dégradée. Le côté rustique et militaire que vous avez peut-être pu connaître au cours de votre service militaire s’exprime pleinement dans ces zones d’opération.

L’outre-mer est une prérogative de la gendarmerie mobile pour des raisons et du fait de choix politiques.



M. Marc Rollang. La formation initiale délivrée à l’école de sous-officiers de la gendarmerie nationale (ESOG) rassemble le volet militaire – par le biais de la formation PROTERRE –, la formation de la gendarmerie mobile et la formation de la gendarmerie territoriale – formation agent de police judiciaire (APJ). Une fois affecté en unité d’escadron, le gendarme mobile suit un cursus spécifique.

Hors période de covid-19 – où la durée des formations initiales a été raccourcie pour des raisons sanitaires –, la formation initiale d’un gendarme dure neuf mois en milieu scolaire et trois mois sous forme de stage – généralement sur la base de sa future affectation, en gendarmerie départementale ou en gendarmerie mobile. Ce stage implique une mise en situation concrète assortie d’une période d’observation et permet de valider le diplôme de gendarme monogalon sous contrat.

La gendarmerie mobile s’entraîne à Saint-Astier, lors d’un rendez-vous important de quinze jours fixé tous les deux ans. La formation est cependant complémentaire au niveau zonal voire au niveau départemental. Le gendarme se forme au secourisme, au tir avec toute arme, à la conduite des véhicules poids lourds, des véhicules de transport en commun et des super poids lourds pour le véhicule blindé à roues de la gendarmerie (VBRG), ainsi qu’à l’entretien des véhicules techniques. Telles sont les formations que l’on trouve de façon délocalisée. S’agissant du maintien de l’ordre, la connaissance de sa dotation individuelle et collective constitue un préalable indispensable. Cela se gère au niveau départemental, au niveau de l’escadron même.

La formation est donc plurielle, graduelle, et s’inscrit sur des compartiments de terrain permettant d’offrir pour l’instruction concernée un potentiel d’expression maximal.


Mme Cécile Rilhac. Vous avez dit que la formation spécifique était plurielle et graduelle, mais elle court sur une période très limitée – neuf mois. S’agissant du maintien de l’ordre et particulièrement des techniques de corps à corps et d’engagement physique, quelle est sa nature et est-elle à la hauteur de ce qui est demandé aux gendarmes, sachant que vous êtes de plus en plus confrontés physiquement à des personnes pouvant avoir des comportements violents ?

Vous avez évoqué par ailleurs une amélioration des mises en œuvre effectives qui serait rendue possible en compartimentant le terrain. Cela fait écho à certains travaux sociologiques relatifs aux mouvements de foule et aux manifestations. Je trouve votre approche très intéressante. Il s’agirait de mettre des personnes sur le terrain, physiquement, facilement repérables pour les manifestants. Pourriez-vous préciser vos propos ?

Comment s’effectue le travail dans les zones mixtes police/gendarmerie ? Comment travaillez-vous ensemble ? Les deux forces régaliennes ont-elles les moyens de travailler en bonne intelligence, en co-intervention ?

Certains manifestants sont très jeunes, et n’ont parfois jamais manifesté de leur vie. Ils n’ont peut-être pas une connaissance suffisante de leurs droits et de ce qu’ils ont le droit de faire et de ne pas faire. Selon vous, l’information relative à la légalité des manifestations est-elle suffisante à l’égard du grand public ?


M. Marc Rollang. En gendarmerie mobile, on mesure la puissance de la formation non à l’échelle de l’individu mais à l’échelle du groupe, au minimum. C’est la puissance de l’unité déclinée en « groupe », « peloton » ou « escadron » qui sert d’unité comptable. Il ne s’agit pas d’additionner des compétences individuelles, mais de mettre en œuvre une compétence et une capacité de manœuvre collectives, une capacité d’action et de réaction afin d’appréhender la pression de l’adversaire dans les schémas les plus dégradés et d’y apporter la réponse la plus adaptée. L’échelon d’appréciation n’est donc pas l’opérateur, le gendarme, entité individuelle. On mesure la qualité de l’action au moins au niveau du peloton, idéalement au niveau de l’escadron ou de la compagnie.

J’en viens à la question de la compartimentation. Même s’il ne se présente pas de problème majeur et si la gendarmerie mobile est privilégiée en zone gendarmerie et la CRS en zone police nationale (ZPN), il ne me semble pas inopportun de vous rappeler que, sur la plaque parisienne, au moins 70 % de l’activité de maintien de l’ordre est assurée par la gendarmerie mobile – pour la garde des institutions, par exemple, comme le Sénat ou l’Assemblée nationale.

L’idée de la compartimentation consiste à identifier la force capable de manœuvrer et surtout à augmenter la lisibilité et la facilité de communication par des moyens radioélectriques. La police nationale travaille sur des fréquences à 400 mégahertz, quand la gendarmerie travaille sur des fréquences à 80 mégahertz. Pour résumer, le 400 mégahertz est un sprinter, qui va très vite sur de petites distances, quand la gendarmerie s’installe sur de longues distances et est capable, comme un marathonien, de résilience dans la durée. L’idéal est d’additionner les deux. Cependant, sur le terrain, additionner des systèmes de radio et des strates hiérarchiques différents complexifie les opérations comme la tâche du décideur. Mettre en place, sur un compartiment de terrain donné – quartier, zone, rue, place – une unité ou un profil régalien identique simplifierait à la fois l’action opérative et l’action stratégique.

Enfin, vous parliez de l’information du jeune public manifestant. Je me souviens – et je le dis avec beaucoup de malice – d’avoir vu récemment circuler des fascicules distribués à la sortie du métro décrivant la réaction que devait avoir le manifestant face aux forces de l’ordre – en cas d’arrestation, comment se passe une garde à vue, etc. Or ce document avait été co-produit et co-écrit par le Syndicat de la magistrature. C’était le guide du bon manifestant : celui qui se fait interpeller, appréhender, celui qui encourt des charges pénales, etc. Le manifestant, aussi jeune et aussi peu aguerri soit-il, est à mon sens largement au courant des sanctions pénales qu’il encourt en cas de désordre de sa part. Je ne suis pas du tout inquiet sur ce point.


M. le président Jean-Michel Fauvergue. Les schémas actuels de maintien de l’ordre s’appuient sur les spécificités des forces – spécificités techniques, de manœuvre, de formation, etc. –, lesquelles doivent être coordonnées en fonction de celles-ci. Ne pourrait-on inverser les choses ? En cas de problème, un maintien de l’ordre serait mis en place, et en fonction de cela l’ensemble des formations concernées – police, gendarmerie, préfecture de police, etc. – utiliserait alors les mêmes moyens, les mêmes vecteurs radio, les mêmes véhicules, et les mêmes méthodes. Ne pourrions-nous, logiquement, fonctionner ainsi plutôt que de tordre les choses à chaque fois en fonction de ce qu’ont les uns et les autres, sachant qu’ils ont évolué de manière différente, avec peu d’échanges entre eux ?

La problématique de la formation a été soulevée par les syndicats de police. De nombreuses personnes sont formées à Saint-Astier. Or on compte visiblement peu de policiers parmi elles. De même, il y a peu de gendarmes dans les endroits où les policiers sont formés, ce qui est assez dommageable. Ne pourrait-on travailler différemment, de manière plus cohérente, plutôt que de s’orienter systématiquement en fonction des forces dont on dispose ?

Vous parliez de la garde des institutions par la gendarmerie nationale. D’autres gardes sont assurées par la police nationale. Pourrions-nous dans l’avenir faire garder ces institutions par des services privés de sécurité ? Pour mémoire, je rappelle que la direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) est gardée par des services privés de sécurité armés.

Enfin, le taser est visiblement plus et mieux utilisé en gendarmerie que dans la police nationale, la gendarmerie disposant en la matière d’une certaine antériorité. N’est-ce pas le taser qui vous permet de ne pas utiliser la technique d’étranglement ? Ne s’agit-il pas d’une manière d’interpeller d’avenir qu’il faudrait généraliser – en prenant, bien sûr, toutes les précautions que vous avez mentionnées, et à l’aune d’un protocole d’utilisation répondant à la dangerosité de l’arme ?


M. Marc Rollang. La réponse que je vais apporter au nom de l’association Gendarmes et citoyens a bien sûr, au-delà de l’aspect technique, des résonnances hautement politiques. Vous évoquiez l’idée d’un rapprochement entre les formations. C’est un débat qui a déjà eu lieu il y a longtemps, mais qui n’a pas eu de résonnance particulière.

Si l’on peut penser que le cœur de métier est le même, les modes d’action des différentes formations ne sont pas du tout identiques et leurs zones d’expression varient. Le gendarme a un statut militaire. Il est capable de travailler sur un continuum paix-crise-guerre. J’ai le souvenir d’escadrons déplacés en Afghanistan, en Irak ou dans des pays situés en bordure de la mer Adriatique. L’armée de terre avait un temps donné la mission compliquée et sensible de conserver a minima un degré d’engagement inférieur à l’usage des armes. Or la gendarmerie s’est adaptée à ce processus, car elle était capable par sa militarité et sa réversibilité de passer d’une situation de cri