Karcher et insécurité : la pression des chiffres


La mémoire des hommes et des femmes politiques est formatée de telle sorte qu’elle serve à jouer sur les mots déjà utilisés par leurs aînés. C’est en cela que l’allusion à une célèbre tirade du Président Sarkozy, alors qu’il n’était que ministre de l’Intérieur, a trouvé naturellement un écho particulier ce matin. Le Karcher qui va sortir de la cave de Valérie Pécresse aura-t-il le même effet stérile que celui de son illustre prédécesseur à la candidature suprême ? la réponse est contenue dans les souvenirs que les « petits chefs » ont de cette période où les supercheries statistiques permettaient à certains « grands chefs » d’administration, préfets inclus, de dormir sur leurs deux oreilles. Un bref retour en arrière est nécessaire pour appréhender le tragicomique de la situation.


Dès 2002, pour juguler la délinquance galopante, l’accent est mis par le ministre de l’Intérieur sur l’efficacité des services. A la clé, une visite mensuelle à Beauvau de six représentants de l’état à la tête de la sécurité dans chaque département, le préfet, le commandant de groupement de gendarmerie et le directeur départemental de la sûreté urbaine. Trois seront remerciés chaleureusement par le ministre en personne pour la baisse des chiffres durant le mois écoulé et trois seront morigénés sans ménagement pour la hausse de la délinquance. Le défi est lancé pour plusieurs années où chaque chef développe un arsenal de contrefeux pour éviter d’être invité à s’expliquer sur ses mauvais résultats.


La frénésie du chiffre.


Une véritable course à l’échalote s’engage dans les unités de Gendarmerie. Les brigades départementales de rapprochement et d’investigations judiciaires (BDRIJ) sont désignées pour exercer un contrôle sans concession sur la remontée statistique de la délinquance constatée. Leur rôle initial est de réaliser des rapprochements et des investigations à la demande et au profit des unités de terrain, mais il se transforme, peu à peu, en un contrôle excessif et inquisiteur des chiffres de la délinquance. Les archives de procédure sont scrutées, les messages d’information statistiques et judiciaires sont décortiqués, les remontrances sur d’hypothétiques analyses virtuelles sont quotidiennes. Il n’est pas question de laisser passer un fait délictueux qui ne coche pas toutes les cases et que l’on pourrait métamorphoser en contravention. Le « big brother » de la statistique est né. L’objectif n’est plus d’effectuer un travail de qualité en recueillant les plaintes et en assurant un accueil complaisant des victimes, il est devenu, par la volonté d’un homme autoritaire, l’occasion de ne pas être la cible de ses reproches. Les commandants d’unité élémentaire n’avaient qu’une seule alternative. Soit, ils jouaient le jeu et trouvaient le moyen de truquer les chiffres au recueil de la plainte, soit ils donnaient l’ordre de prendre ce qui se présentait, en appliquant les dispositions du code de procédure pénale.


Les premiers étaient certains d’avoir les félicitations de leurs chefs pour leur efficacité et leur engagement dans la lutte contre la délinquance, les autres d’être chaleureusement rappelés à l’ordre quant à leur incapacité à appliquer les directives gouvernementales. Et c’est ainsi que des vols de skis en station étaient maquillés en « disparitions inquiétantes », non prises en statistique et que des tentatives de vols étaient qualifiées de « dégradations légères ».


Ces méthodes ont eu des effets dévastateurs sur l’analyse factuelle des crimes et délits observés dans une circonscription donnée. En effet, à certains endroits, le climat d’insécurité était inversement proportionnel aux chiffres ridicules des faits constatés. Les moyens qui semblaient être adaptés au bassin de population en raison de la délinquance s’avéraient insuffisants dans la réalité. La corrélation entre la factualité et ce qui était pris en statistique, était une énigme. Comment, avec autant de personnels, de matériels et de moyens peut-on être submergé au quotidien alors que les chiffres reflètent une délinquance contenue ? Aussi simpliste que cela puisse paraître, la réponse est évidente. Pour ne pas être dans l’œil du cyclone de la hiérarchie pour certains, pour faire plaisir à leurs chefs pour d’autres. Le constat s’il est sévère, n’en est pas moins indiscutable. Si on n’est jamais parvenu à faire baisser la délinquance on a toujours cherché à présenter des chiffres convenables, quitte à se fourvoyer.


Les effets pervers d’un bidonnage institutionnel.


En attendant, durant plusieurs années, les chiffres des infractions de toute nature étant à la baisse, (1) les effectifs l’ont été tout autant. L’effet pervers d’une élite complaisante à l’égard d’un homme auquel rien ne semblait vouloir résister a produit des effets néfastes pour l’Institution. Les 15 escadrons de gendarmerie mobile dissouts, les milliers de postes supprimés, la réorganisation au forceps des assiettes territoriales sont la résultante, d’une politique de la carotte et de la mystification.


Et tant pis pour la vérité, la moralité, voire l’honnêteté, car le pli était pris. Il serait cependant incorrect de passer sous silence les pratiques antérieures quand l’informatique n’avait pas encore montré le bout de son nez pernicieux. Les « anciens » commandants de brigade se souviennent sûrement des bulletins d’analyse des procédures que l’on triturait à l’envi pour ne pas faire augmenter les chiffres de la délinquance et avoir les compliments appuyés du Chef. La culture de la minoration a toujours eu droit de cité chez la vieille dame. Elle a trouvé son apogée avec l’utilisateur du karcher, mais n’a jamais cessé d’alimenter les discussions de salons étoilés. Il faut se rendre à l’évidence, les faits statistiques de la délinquance ne reflètent que partiellement la réalité des infractions commises. Il en a été ainsi depuis la création des outils de traitement des faits délictueux. Il est regrettable que ces outils qui devaient être le reflet d’une matérialité à l’instant donné aient été détournés de leur fonction première, donner les indicateurs nécessaires pour lutter contre toute forme d’insécurité. Sans dépoussiérage des mentalités des dirigeants et des exécutants, les chiffres statistiques de la délinquance n’exprimeront jamais l’exacte vérité.

A moins, qu’en plus du Karcher, la candidate à la présidentielle ne déploie également un aspirateur à artifices.


(1) 17% de baisse revendiquée entre 2002 et 2011.




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